La Turquie d'Erdogan cherche à étendre son influence sur l'ensemble du Moyen-Orient, c'est ce que révèle un ouvrage officiel de 758 pages intitulé Filistin Davamız (« Notre cause palestinienne »), publié par la direction des Communications de la présidence turque et couvrant la période allant du 7 octobre 2023 à avril 2024.
Interrogé sur Arutz7, Ben Avrahami, chercheur associé au Centre de Jérusalem pour la politique appliquée (JCAP), présente les conclusions d'un travail d'analyse mené par son organisme sur cet écrit.
Selon Ben Avrahami, le document expose, étape par étape, une stratégie turque visant à approfondir la présence et l'emprise d'Ankara sur l'ensemble du Moyen-Orient, en s'appuyant tout particulièrement sur la question palestinienne. Il établit un parallèle avec la stratégie iranienne dans la région, estimant que la Turquie chercherait, à l'image de Téhéran, à instrumentaliser la cause palestinienne pour gagner les cœurs du monde arabe et musulman dans son ensemble.
Jérusalem occupe une place centrale dans les préoccupations d'Erdoğan et de son entourage, une ambition qui ne serait pas dissimulée, que ce soit dans les déclarations publiques du président turc ou dans le document lui-même. L'objectif prêté à Ankara serait de restaurer le statut historique de la ville sous influence turque, un phénomène que le chercheur qualifie de néo-ottomanisme. Il souligne que la spécificité de ce document, par rapport aux nombreuses sorties publiques d'Erdoğan sur Israël ces dernières années, tient au fait que ces intentions y seraient formulées explicitement plutôt que suggérées.
Ben Avrahami souligne que l'implication turque déjà visible en Judée-Samarie et à Gaza s'inscrit dans ce cadre plus large. Il estime que, dans la vision turque, le plan par étapes commencerait par Gaza, où Ankara se percevrait comme le principal parrain de l'administration du territoire au lendemain de la guerre, y compris via un déploiement de forces militaires et civiles turques. De ce point d'ancrage, la Turquie chercherait ensuite à impulser une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, ce dernier étant défini par Ben Avrahami comme le bras principal d'Ankara pour approfondir son emprise sur la scène palestinienne, avant d'étendre son influence à l'ensemble de l'Autorité palestinienne en Judée-Samarie sur la route vers Jérusalem.
Sur la question de savoir si cette stratégie a perdu de sa pertinence depuis que le « conseil de la paix » proposé par le président américain n'a finalement pas intégré de soldats turcs, contrairement à ce que beaucoup redoutaient, Ben Avrahami répond que la connaissance qu'il a du Moyen-Orient et de ses acteurs les plus habiles, dont Erdoğan, lui permet d'anticiper que le président turc trouvera des voies de contournement pour parvenir à ses fins et positionner des forces sur le terrain à Gaza et en Judée-Samarie, notamment par le biais d'associations d'aide humanitaire.
Le chercheur affirme également que le document reflète un effort pour préparer les esprits à une confrontation directe avec Israël, y compris sur le plan militaire. À cette fin, une campagne interne en Turquie viser à ternir l'image d'Israël et à le présenter comme un occupant cruel et un ennemi à part entière.
Interrogé sur la réponse israélienne à ces manœuvres, Ben Avrahami dit espérer que des efforts sont bien engagés, même s'ils demeurent pour l'instant peu visibles publiquement. Il rappelle qu'une présence de responsables du Hamas est documentée de longue date sur le sol turc, avec l'aval des autorités locales, un phénomène suivi de près par les services israéliens, qui devront selon Ben Avrahami approfondir leurs capacités de renseignement sur le théâtre turc.